Histoire des idées

Histoire de la sexualité du couple : du devoir conjugal au consentement

Les mots avec lesquels un couple parle de sa sexualité ont une histoire, et elle est courte. Voici d'où viennent le devoir conjugal, la frigidité, l'exigence de compatibilité, et comment le consentement les a déplacés.

Ce que l'on attend de la sexualité dans un couple paraît évident à chaque époque, et change pourtant complètement d'un siècle à l'autre. Les notions qui nous semblent naturelles, se choisir par amour, être compatibles, réussir sa vie sexuelle, sont des constructions récentes et datables. Cette page retrace leur apparition. Elle relève de l'histoire des idées, pas de l'état de la science : on décrit des représentations, on ne les valide pas.

Le devoir conjugal, ou la sexualité comme obligation

Pendant des siècles, la sexualité conjugale relève de l'obligation plutôt que du désir. Le droit canonique en fait une dette réciproque entre époux, et le droit civil français en a longtemps tiré la notion de « devoir conjugal », dont le non-respect pouvait constituer une faute dans un divorce.

Le point important est que le désir n'entre pas dans l'équation. L'obligation porte sur l'acte, pas sur l'envie de l'accomplir. C'est cette logique que le droit contemporain a démantelée, très tardivement (voir plus bas).

Le mariage d'amour, une invention récente

L'idée que l'on épouse la personne que l'on aime, et que le couple doit être le lieu du bonheur affectif et sexuel, ne s'impose en Occident qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle, et surtout au XXe.

L'historienne Stephanie Coontz, dans Marriage, a History (2005), montre que le mariage a longtemps été un arrangement économique, politique et familial, dans lequel l'amour était au mieux un heureux supplément, souvent une menace pour l'ordre des alliances. Faire du sentiment le fondement du mariage est historiquement une anomalie, et c'est celle dans laquelle nous vivons.

Conséquence directe et rarement formulée : en déplaçant sur le couple l'ensemble des attentes affectives et sexuelles, cette évolution a rendu le couple beaucoup plus désirable, et beaucoup plus fragile.

La « frigidité », ou comment une norme devient un diagnostic

Le mot désigne au XIXe et au XXe siècle une absence de plaisir chez la femme, constituée en trouble. Il porte une norme : il existerait une manière correcte de jouir, et s'en écarter relèverait de la pathologie.

La psychanalyse freudienne a donné à cette norme une forme théorique, avec la hiérarchie entre orgasme clitoridien, dit immature, et orgasme vaginal, dit mature. Nous détaillons cette construction sur notre page psychanalyse et zones érogènes.

Les travaux de William Masters et Virginia Johnson, à partir de Human Sexual Response (1966), n'ont pas confirmé cette hiérarchie. Le terme de frigidité a progressivement disparu du vocabulaire clinique, remplacé par des descriptions plus précises et surtout conditionnées à la détresse de la personne concernée, comme nous l'expliquons à l'entrée anorgasmie de notre lexique.

Compter, puis mesurer

Deux entreprises ont déplacé la discussion du registre moral vers le registre descriptif.

Les rapports d'Alfred Kinsey, Sexual Behavior in the Human Male (1948) puis Sexual Behavior in the Human Female (1953), fondés sur des milliers d'entretiens, ont rendu visible l'écart entre les pratiques réelles et la norme affichée.

Masters et Johnson ont ensuite décrit la réponse sexuelle en laboratoire, puis fondé avec Human Sexual Inadequacy (1970) une thérapie sexuelle de couple, où la difficulté n'est plus attribuée à un individu défaillant mais traitée comme une affaire à deux. Ce déplacement est l'ancêtre direct de tout ce qui s'écrit aujourd'hui sur la communication dans le couple.

Portée : ces travaux ont substitué la description à la prescription morale. Limites : leurs méthodes ont été discutées, notamment les échantillons de Kinsey, non représentatifs, et le modèle en quatre phases de Masters et Johnson, complété depuis sur la place du désir.

Séparer la sexualité de la procréation

En France, la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 autorise la contraception. Ses décrets d'application s'échelonnent jusqu'en 1972, ce qui retarde de plusieurs années ses effets réels.

L'enjeu dépasse la technique. Dissocier l'acte sexuel de la reproduction rend pensable une sexualité conjugale dont la finalité est le plaisir et le lien. C'est la condition matérielle de tout ce qui suit, y compris de l'idée qu'un couple puisse avoir à parler de ses envies.

Du devoir au consentement

Le renversement juridique est récent, et il est net.

  • 1990 : la Cour de cassation reconnaît le viol entre époux (ch. crim., 5 septembre 1990, n° 90-83.786).
  • 1992 : elle précise que la présomption de consentement des époux aux actes sexuels de la vie conjugale ne vaut que jusqu'à preuve du contraire (ch. crim., 11 juin 1992, n° 91-86.346).
  • 2006 : la loi du 4 avril fait du mariage ou de la vie commune une circonstance aggravante.
  • 2025 : la Cour européenne des droits de l'homme condamne la France dans l'affaire H.W. c. France (23 janvier 2025, req. n° 13805/21). Un divorce avait été prononcé aux torts exclusifs d'une épouse pour non-respect du devoir conjugal. La Cour juge que cette notion, telle qu'appliquée, ne tient pas compte du consentement aux relations sexuelles, alors que ce consentement constitue une limite fondamentale à la liberté sexuelle d'autrui.

En trente-cinq ans, le mariage cesse donc d'emporter une présomption de disponibilité sexuelle. C'est le déplacement le plus important de cette histoire, et le plus récent.

L'attente contemporaine, et son revers

Le régime actuel n'est plus celui de l'obligation, mais celui de la réussite. Le couple est censé entretenir une sexualité satisfaisante, durable et mutuellement épanouissante, et une difficulté y est vécue comme un échec personnel plutôt que comme une variation ordinaire.

Deux apports scientifiques nuancent cette exigence.

Le modèle du désir responsif de Rosemary Basson (2000) établit que ne pas ressentir de désir spontané n'est pas en soi un dysfonctionnement : pour beaucoup de personnes en relation longue, l'excitation précède le désir plutôt que l'inverse. Voir l'entrée désir responsif.

Les travaux sur la désynchronisation du désir montrent par ailleurs qu'un écart entre partenaires est une caractéristique ordinaire des relations longues, et que l'écart perçu pèse davantage que l'écart mesuré.

Autrement dit, l'exigence contemporaine de compatibilité permanente est une attente culturelle, pas un fait biologique.

Ce que cette histoire change concrètement

Elle explique pourquoi la conversation est difficile. Un couple d'aujourd'hui hérite en même temps de trois couches contradictoires : un fond d'obligation qui n'a disparu du droit que très récemment, une exigence de bonheur conjugal née au XXe siècle, et une norme de consentement explicite beaucoup plus exigeante que tout ce qui l'a précédée.

Ces couches ne se remplacent pas, elles se superposent. C'est ce qui rend le sujet chargé, et c'est ce que décrit notre page parler de sexualité en couple.

Cette page est informative et ne constitue pas un avis médical ni un conseil juridique. Sur une situation personnelle, un ou une sexologue, un médecin ou un avocat sont les interlocuteurs adaptés.

Questions fréquentes

Le devoir conjugal existe-t-il encore en droit français ?

Il n'a jamais été inscrit comme tel dans le code civil, mais les juridictions l'ont longtemps déduit des devoirs du mariage, au point qu'un refus durable de relations pouvait fonder un divorce pour faute. La Cour européenne des droits de l'homme a condamné la France sur ce fondement le 23 janvier 2025 (H.W. c. France), en jugeant que cette notion ignore le consentement.

Depuis quand le viol entre époux est-il reconnu en France ?

Depuis un arrêt de la Cour de cassation du 5 septembre 1990, confirmé en 1992. La loi du 4 avril 2006 a ensuite fait du mariage ou de la vie commune une circonstance aggravante.

Le mariage d'amour a-t-il toujours existé ?

Non. L'historienne Stephanie Coontz montre dans Marriage, a History (2005) que le mariage a longtemps été un arrangement économique et familial, et que fonder l'union sur le sentiment amoureux ne s'impose en Occident qu'à partir de la fin du XVIIIe siècle, puis surtout au XXe.

Pourquoi ne parle-t-on plus de frigidité ?

Parce que le terme portait une norme plutôt qu'une description. Il supposait une manière correcte de jouir, appuyée notamment sur la hiérarchie freudienne entre orgasme clitoridien et vaginal, que les travaux de Masters et Johnson à partir de 1966 n'ont pas confirmée. Le vocabulaire clinique actuel décrit des situations précises et ne retient un trouble que s'il s'accompagne d'une détresse pour la personne concernée.

Faut-il en conclure qu'un couple doit avoir une sexualité épanouie ?

C'est précisément l'attente contemporaine que cette histoire permet de mettre à distance. L'exigence de réussite sexuelle est une construction culturelle du XXe siècle. Les travaux sur le désir responsif et sur la désynchronisation du désir montrent qu'un désir non spontané ou un écart entre partenaires sont des variations ordinaires, pas des défaillances.

Sources principales : Stephanie Coontz, Marriage, a History: How Love Conquered Marriage (2005) ; Michel Foucault, Histoire de la sexualité I : La volonté de savoir (1976) ; Alfred Kinsey, Sexual Behavior in the Human Male (1948) et Sexual Behavior in the Human Female (1953) ; William Masters et Virginia Johnson, Human Sexual Response (1966) et Human Sexual Inadequacy (1970) ; loi n° 67-1176 du 28 décembre 1967 dite loi Neuwirth ; Cour de cassation, ch. crim., 5 septembre 1990, n° 90-83.786, et 11 juin 1992, n° 91-86.346 ; loi n° 2006-399 du 4 avril 2006 ; CEDH, H.W. c. France, 23 janvier 2025, req. n° 13805/21 ; Rosemary Basson (2000), DOI 10.1080/009262300278641. La portée et les limites de chaque source sont détaillées sur notre page sources.

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